Un oeil dans les coulisses des organistes

Rencontre avec l’ethnologue Marie Baltazar

L’ethnologue Marie Baltazar s’intéresse de près aux organistes. Elle s’est impliquée cette année dans le projet de "La Nuit des Fous", dernier rendez-vous du Festival. Elle nous raconte son projet et son intérêt pour le sujet des organistes.

Yves Rechsteiner vous a sollicitée pour travailler sur la Nuit de l’Orgue 2017, intitulée " la Nuit des Fous". Quelle est votre mission ?

L’idée, c’est de donner la parole à des organistes en les interrogeant sur leur métier et, si l’on en croit la littérature et le cinéma : sur la folie qui les guette ! Cette année, le festival se demande si l’orgue rend fou, de fait, qu’en pensent les musiciens qui fréquentent ordinairement cet instrument ? Ont-ils de quoi devenir fous et le sont-ils effectivement devenus ? N’étant pas moi-même organiste mais connaissant bien ce métier, ni trop près, ni trop loin, j’étais à bonne distance pour mener l’enquête.
Pour la Nuit des Fous, nous souhaitons, avec Yves, tisser une histoire à partir de leurs réponses, des anecdotes que j’ai recueillies et enregistrées lors d’entretiens. Cette histoire cousue de paroles d’organistes entrera en résonance avec la programmation musicale, et servira, en quelque sorte, de fil conducteur.
Nous aimerions que cette Nuit soit aussi l’occasion, pour le public, d’entrevoir l’envers du décor des concerts, de pénétrer le monde fantastique de l’orgue en suivant les pas des organistes habitués à en parcourir toute l’étendue, familiers de ses mystères et de son étrangeté...

Quel travail menez-vous actuellement ?

Je termine actuellement une thèse d’ethnologie sur l’apprentissage de l’orgue au laboratoire du Centre d’Anthropologie de Toulouse (CAS-LISST/EHESS), pour laquelle j’ai tout d’abord passé beaucoup de temps à écouter et observer des organistes, avant de délimiter mon sujet. En ethnologie, on appelle ça « faire son terrain », c’est-à-dire qu’on n’arrive pas avec une idée préconçue mais qu’on se laisse entrainer vers des contrées inconnues, là où nous porte le milieu que l’on a choisi d’étudier.

Moi, c’était celui de l’orgue, de cet instrument mystérieux que j’entendais, lorsque je rentrai un peu tard chez moi, le soir, infuser la place Saint-Sernin par ses sonorités extraordinaires. J’ai donc rencontré des organistes, et au fil de ces rencontres j’ai été interpelée par un discours « indigène » que partageaient la plupart d’entre eux, quelle que soit leur chapelle musicale. Il semblait qu’il n’aille pas de soi qu’un organiste soit un musicien… Ça, ça m’a vraiment étonnée, et c’est cette in-évidence très curieuse entre l’orgue et la musique qui a orienté mon travail de recherche.

C’est ainsi que j’ai confronté les récits de découverte de l’instrument, les modalités de l’apprentissage et les représentations de l’orgue dans notre société afin de comprendre ce paradoxe qui fait qu’une personne qui joue d’un instrument de musique pourrait ne pas être musicienne. C’est étrange quand même…
Et sur ce chemin j’ai rencontré la folie, le vacarme et tous les dangers qui, de l’orgue, guettent le musicien. John Cage disait, « le danger avec les sons, c’est la musique », or les sons de l’orgue sont d’une texture inouïe, magique… qui préexistent à l’organiste - puisque ce sont les facteurs d’orgue qui les fabriquent dans leur atelier - et qui pourraient bien, par leur pouvoir fascinateur, détourner les organistes de l’expression structurée de la musique.

Vous vous êtes déjà intéressée aux organistes en 2005 avec l’exposition « Souliers d’orgue ». Quel est votre lien à l’orgue ? Comment êtes-vous arrivée à ce sujet ?

En 2005, j’ai proposé à Toulouse les Orgues de faire une exposition sur les souliers des organistes. J’avais constaté, sur mon terrain, que la plupart des organistes possédaient une paire de souliers spéciale, consacrée exclusivement au jeu de l’orgue.

En fait, c’est un peu grâce à TLO que je me suis intéressée à ce sujet : l’équipe m’avait introduite auprès de Gillian Weir lors du festival précédent, et la musicienne avait accepté que je la suive dans ses répétitions. Je l’avais donc accompagnée à Saint-Sernin : arrivées en haut des escaliers, à la tribune, elle avait posé son sac, sorti ses partitions et une paire de petits escarpins à talons, exactement le même modèle que ceux qu’elle portait, à une nuance près : ceux-là, destinés à l’orgue, étaient dorés et brillaient de mille feux quand ses souliers ordinaires étaient d’un noir banalement noir.
Il y a des moments comme ça, sur le terrain, où le cœur se met à battre, ou la tête bourdonne : la sensation que tout entre en conjonction, que l’on voit enfin, comme si on accédait au réel par l’intermédiaire du mythe... Ici, c’était Cendrillon.
J’étais encore sous le choc quand j’en ai parlé à un copain organiste qui m’a révélé que tous les organistes ont leur paire de souliers, et que ces souliers ont souvent une histoire incroyable. J’ai voulu enquêter et TLO m’a fait confiance.

J’ai sillonné la France, un été, à la rencontre d’histoires de souliers d’orgues, et donc d’organistes. Et je me suis rendue compte que faire raconter l’histoire de ses souliers à un organiste, c’est lui faire raconter sa relation avec son instrument sur le mode de l’intime. Enfin je devrai dire de ses instruments, puisque les concertistes se déplacent d’un orgue à l’autre au grès des concerts. Contrairement à la plupart des autres musiciens ils ne peuvent pas emporter leur orgue dans leur sac... À défaut, ils emportent leurs souliers qui ont beaucoup d’histoires à raconter !

Cette exposition, mêlant photographies et phonographies, c’était entrer sur un chemin buissonnier : jouer de l’ethnologie sur un registre artistique afin de décaler les regards et de rendre compte de la singularité du monde observé selon un éclairage original, mais pas original pour l’originalité, plutôt pour mieux donner à voir chacun des détails, des particularités du monde des organistes, en impliquant le public qui, à son tour, accédait à l’intimité de ces musiciens souvent méconnus.

Pour revenir à cette commande pour la Nuit des Fous du Festival, comment procédez-vous ? Quelle est votre démarche : quels organistes ? Comment les avez-vous sélectionnés ?

C’est ce décalage buissonnier que j’ai eu envie de retrouver avec la Nuit des Fous.
Je savais, d’expérience, vers quelles thématiques guider les organistes : leur découverte de l’orgue, la fascination et les coups de foudre pour l’instrument, le fait de jouer de nuit, seul, enfermé dans une église, expérience pour le moins bizarre quoique ordinaire pour ces musiciens...

Mais j’avais aussi envie de me laisser surprendre. Au fond, faire des entretiens, rencontrer quelqu’un, c’est toujours l’occasion de découvrir quelque chose auquel on ne s’attend pas. Pour cela la question initiée par le festival, « l’orgue rend-il fou ? », s’est parfois avérée pertinente. En fait, j’ai fonctionné comme pour ma thèse : je ne savais pas, d’avance, quelle histoire j’allais pouvoir inventer puisqu’elle dépendait des histoires que les organistes allaient me raconter.
Alors j’ai commencé les entretiens avec un organiste que je connaissais bien, Baptiste Genniaux, qui avait participé à l’expo sur les souliers. C’était plus rassurant… C’est ainsi que j’ai testé mes questions, et que Baptiste m’a permis d’en formuler d’autres. Après, comment ai-je sélectionné les organistes ? Il y avait ceux que je connaissais, ceux dont je supposais la pertinence des réponses, ceux qui avaient des grains de voix terribles, ceux que les organistes interviewés m’indiquaient… Je n’ai pas fait de différences entre organistes, il y a des amateurs, des professionnels, des maîtres, des stars ! Au fond, peu importe le titre, tant que la passion est là.

Comment se sont passées ces rencontres ? Retenez-vous quelques moments ? des paroles fortes ?

Que ce soit au cours de mes enquêtes de terrain pour ma thèse, l’expo des souliers ou la Nuit des Fous, les organistes m’ont toujours réservé un accueil très sympathique et c’est toujours un plaisir de faire de nouvelles rencontres ou de prendre des nouvelles de ceux que je connais déjà. Pour que les personnes se sentent à l’aise, je leur laisse le choix du lieu de l’interview, le plus souvent chez elles ou à leur tribune, mais malheureusement pas dans un café à cause des bruits parasites pour l’enregistrement.
Parmi les moments forts, je retiens surtout les blagues, notamment celles de Michel Bouvard ou de Jean-Claude Guidarini, qui m’ont faite rire, mais rire ! Et il ne fallait pas que je fasse de bruit pour ne pas gâcher l’enregistrement, une vraie gageure ! Il y a eu aussi la surprise des cauchemars d’orgue, je n’en avais jamais entendu parler, mais plusieurs organistes en font avant les concerts, un peu comme les comédiens, les profs à la rentrée, ou ceux qui ont passé le bac ! Là aussi c’est assez cocasse : des histoires d’orgues qui rétrécissent et deviennent injouables, à la hauteur de l’aspect fantastique de l’instrument.

Alors, selon-vous l’orgue rend-il fou ? Les organistes rencontrés ont-ils tous un petit grain de folie ? Est-ce le même grain de folie ?

Mmm… Si je répond non ça gâche un peu la chose ! Disons que je les trouve souvent très drôles, parfois fantaisistes, et que je partage aussi leur goût, qui n’a rien à voir avec la musique, pour les explorations des clochers, des charpentes d’églises, les galeries et autres triforiums dérobés que leur ouvre la clef des tribunes d’orgues qui leur est confiée, sans que cela soit forcément autorisé...

Est-ce un goût pour la transgression ? Ou bien une sensibilité à la beauté et à la poésie que dégagent ces lieux oubliés, rarement visités par des êtres humains et dont la découverte est toujours merveilleuse ? Mais est-ce vraiment de la folie ?
Après, l’organiste-musicien, c’est peut-être, justement, celui qui a su dompter la folie et le vacarme de l’orgue, c’est-à-dire celui qui s’est dépris de la fascination qu’a pu exercer sur lui l’instrument au moment de sa découverte. Mais enfin, ce que j’ai pu constater c’est que beaucoup savent convoquer la folie de l’orgue, ses excès, sa démesure, et s’en amuser, pour le plaisir, souvent entre eux, la nuit… Mais beaucoup moins en concert.
Avec la Nuit des Fous, on espère la mettre sur scène, en proposant à chacun des organistes de jouer sur le registre de sa propre folie. Alors oui, il y a des organistes qui sont portés vers des folies plutôt spirituelles, d’autres beaucoup plus bacchiques… La soirée sera contrastée et variée !

Et vous, quel est votre grain de folie ?

D’écrire une thèse sur les organistes ?

INFORMATION / EN SAVOIR PLUS

La thèse de Marie Baltazar sera soutenue prochainement (février/mars 2018).
Écrite comme un livre, avec de nombreuses anecdotes, elle sera publiée afin que le grand public puisse découvrir le monde merveilleux des organistes. Toulouse les Orgues fera le relais de sa parution.