Monsieur Feuga et Maître Jungk, organiers au XIXe siècle

Histoire d’une entreprise toulousaine

Le 16 décembre 1844, un violent incendie se déclara dans l’orgue de l’église Saint Eustache à Paris, où Charles Barker travaillait à la bougie au réglage du nouvel instrument de la Maison Daublaine-Callinet. Ce drame retentissant entraîna la liquidation de l’illustre manufacture d’orgues et le départ de ses ouvriers. Trois d’entre eux, Frédéric Jungk, Émile Poirier et Nicolas Lieberknecht, déjà dans le Sud-Ouest pour des chantiers Daublaine-Callinet, leur employeur, s’y installèrent définitivement. Ces hommes du Nord, aidés d’un riche commerçant toulousain, fondèrent une des plus importantes manufactures d’orgues de la région.

L’Alsacien Frédéric Jungk, le leader de cette aventure, se mit à son compte à Toulouse en 1845. Dans la Gazette du Languedoc, il avisait « MM. Les ecclésiastiques qui auraient quelques commandes à lui faire, qu’ils n’avaient qu’à s’adresser place Saint-Aubin, en face de la rue du Rempart Saint-Etienne ». Il concevait l’orgue et dirigeait l’affaire, Émile Poirier, originaire de Tours, s’occupait de la tuyauterie et Nicolas Lieberknecht, né en Allemagne, était responsable de la mécanique.
En 1845, avant la création du Bd Carnot, la place Saint-Aubin se trouvait à l’angle de la rue d’Aubuisson.



Très vite, les affaires démarrent. La première commande faite à Frédéric Jungk est pour l’orgue du couvent des Soeurs Notre-Dame, rue Pharaon. C’est aujourd’hui l’église Saint-Antoine du Salin, devenue un local privé. L’orgue a disparu en 1905. Puis Jungk, Poirier et Lieberknecht construisent deux instruments à Montauban ( Eglises Saint-Joseph et Saint-Orens de Villebourbon) et l’orgue de Saint-Nicolas à Toulouse. Pour ce développement rapide, ils purent compter sur l’aide matérielle d’un riche passionné : Bertrand Feuga.

Bertrand Feuga, né dans une famille modeste du Tarn-et-Garonne, connut une belle ascension sociale en faisant commerce des chaussures. Négociant très prospère, il était installé avec ses frères rue Saint-Rome, à l’angle de la rue du May. Avant le percement des rues de Metz et d’Alsace-Lorraine, la rue Saint-Rome était l’artère la plus commerçante de la ville.



Dans un premier temps, Bertrand Feuga se contentait d’avancer des fonds à Frédéric Jungk. La construction d’un orgue est longue, Feuga pourvoyait à l’achat des matériaux et aux salaires en attendant la livraison et le paiement de l’instrument, « pour faciliter l’exercice de leur industrie ».
Mais avec la Révolution de 1848, la situation financière de Jungk devient plus difficile. Feuga rachète alors l’entreprise, garde Jungk à sa tête et l’équipe Poirier- Lieberknecht et transfère la manufacture au 35 rue des Balances, aujourd’hui rue Gambetta. C’est un quartier en pleine ébullition, où les expropriations commencent pour construire les arcades de la place du Capitole.

En dix ans, l’association des facteurs d’orgues et du riche négociant en chaussures permettra de construire et réparer une trentaine d’instruments, dont quatre grands orgues : Toulon, Verdun-sur-Garonne, St-Pierre des Chartreux et Grasse.



À partir de 1855, Jungk et Feuga se séparent. Le facteur d’orgue s’installe 10 rue du Sénéchal, puis Poirier et Lieberknecht se mettent à leur compte. Ils fondèrent alors une nouvelle manufacture renommée, mais c’est une autre histoire... Bertrand Feuga, à qui les orgues de Toulouse doivent donc beaucoup, ne tira pas grand profit de sa passion. Il fit faillite en 1867. Dans l’inventaire de son dépôt, on retrouva des tuyaux et des bois secs qui firent le bonheur de Baptiste Puget aîné, à son tour à la tête d’une manufacture...